Logo Alpes 2030 : décryptage de l'emblème olympique
Pour lire l'identité Alpes 2030, il faut remonter à 1968 et voyager jusqu'à Grenoble : Roger Excoffon faisait naître ses pictogrammes d'une trame de lignes qui cachait et révélait le skieur d'un même mouvement. Cinquante-huit ans plus tard, l'emblème dévoilé le 18 juin 2026 à Briançon rejoue cette intuition optique avec une montagne qui n'existe que par ses stries de lumière, une forme que l'œil reconstitue au lieu de la lire. Sous la froideur apparente du signe se cache donc une vraie lignée française, celle des affichistes qui savaient faire beaucoup avec une trame et deux couleurs.
Alpes 2030 : l'emblème qui refuse d'être une icône
Un emblème olympique on le reconnaissait autrefois d'un coup d'œil, de la roue solaire de Munich 1972 au damier indigo de Tokyo 2020 signé par Asao Tokolo. C'est d'ailleurs à Munich qu'Otl Aicher a inventé l'idée moderne d'une identité des Jeux très complète (encore plus que les Jeux de 1968) et rigoureuse, pensée comme un système complet, pictogrammes compris, et non comme un logo posé sur une affiche. Alpes 2030 hérite de cette ambition mais la pousse dans une direction singulière car il ne cherche pas d'abord à s'imprimer dans les mémoires. Il cherche à poser une règle, une matrice. Ce glissement de l'icône vers le système explique à la fois sa force et ce qu'on peut lui reprocher.
Une montagne dessinée par la lumière
Le comité résume son intention en une formule : une montagne révélée par la lumière. Concrètement, l'emblème olympique se réduit à un triangle traversé de stries, une trame de lignes qui fait vibrer la forme et renvoit, selon ses auteurs, aux pistes de ski fraisées et aux cours d'eau. Le concept repose sur trois éléments seulement, les rayons, les sommets et le point de convergence et cette simplicité chez Hypersthène on en est plutôt fan. On ne voit donc pas simplement une montagne pleine, mais des faisceaux qui, en se croisant, laissent deviner une cime. La forme naît de la lumière, et pas l'inverse. La palette prolonge exactement cette idée, avec un bleu azur typique des Hautes-Alpes pour l'altitude et la profondeur, un rouge rosé emprunté à l'alpenglow, cette lueur qui embrase les sommets à l'aube et au crépuscule, et le blanc du Mont-Blanc en respiration.
C'est élégant et c'est aussi ce qui désoriente car pour tout le monde, une montagne possède une masse, une silhouette, une présence de roche, alors qu'ici la matière s'est évaporée, négative et abstraite. Il ne reste qu'un signal, une trajectoire ascendante qui pourrait tout aussi bien évoquer un pic, un rai de lumière, une flèche ou une courbe de croissance. L'abstraction est pleinement revendiquée, et l'on connaît même la scène fondatrice, racontée par Mathieu Sakkas, directeur de la marque et de l'image des Jeux : une insomnie un matin de décembre à Méribel, la cime dessinée par la seule lumière. Son agence a ensuite confirmé la piste lors d'une aube dans les Aravis, les rayons filtrant derrière une crête pour révéler la forme et sa contre-forme. Neuf mois de travail, mais un dessin trouvé dès les premières semaines. Rien à voir avec de la timidité graphique, c'est un vrai parti-pris.

Un duo de choc
L'idée forte de cette identité ne se trouve pas dans l'emblème olympique pris isolément mais plutôt dans le rapport qui l'unit à son jumeau paralympique.
Le premier trace la montagne en plein, les rayons montant vers le sommet, quand le second en est le négatif exact, la cime apparaissant en creux, cernée par les rayons qui s'écartent. Deux signes, une seule matrice géométrique, qui s'emboîtent comme les deux faces d'une pièce, l'un frappé des anneaux olympiques, l'autre des Agitos paralympiques. Les organisateurs présentent ce dispositif comme une première dans l'histoire des Jeux où l'on pense enfin les deux emblèmes comme complémentaires plutôt que de décliner un logo unique. Le choix tranche nettement avec celui de Paris 2024, qui avait retenu un emblème strictement identique pour les deux événements, rappelez-vous de la fameuse “Karen coiffure 2024”.
Traiter le paralympique en simple variante, c'est le reléguer graphiquement au second rang, mais par contre en créer le négatif rigoureux de l'olympique, c'est lui offrir un statut d'égal, ni copie ni rallonge, mais l'autre versant du même geste. Edgar Grospiron, qui préside le comité d'organisation, le formule sans détour lorsqu'il dit vouloir “donner la même place, la même force et la même visibilité à l'olympisme et au paralympisme”.

Une typographie qui ose (enfin) la culture
La typographie a été dessinée sur mesure, à la main, sous la direction de Sakkas, en hommage assumé à une longue tradition typographique française. Très verticale, en écho à la ligne de crête, elle joue des capitales dressées et alterne italique et anti-italique pour évoquer les lignes de glisse et de slalom. Ses auteurs parlent d'un registre néo-vintage, quand une partie de la profession y lit plutôt un néo-eighties, cette esthétique des années 1970-80 qui revient partout. Sakkas revendique des références qui vont de James Turrell, l'artiste de la lumière, à Pierre Soulages et son outrenoir, ce qui donne au parti pris une cohérence rare puisque tout ici raconte le passage de l'ombre à la clarté. On est loin, très loin, de la géométrie sans-serif interchangeable et ordinaire.

L'ombre portée de Grenoble 1968
On ne peut pas regarder Alpes 2030 sans penser à la dernière fois que la France a dessiné des Jeux d'hiver. En 1968, à Grenoble, Roger Excoffon signe une identité restée dans les manuels. Cet immense dessinateur de caractères, à qui la Fonderie Olive doit le Mistral, le Banco et l'Antique Olive, conçoit l'emblème, un cristal de neige cerné de trois roses rouges posé sur les anneaux, mais aussi les médailles, les diplômes et une série de pictogrammes qui font date. Ces pictogrammes relèvent de l'op art, une trame de lignes qui, en se resserrant, cache et révèle simultanément la silhouette du skieur, fabriquant une pure sensation de vitesse.
Revenez maintenant à la montagne d'Alpes 2030, striée de lignes qui la font vibrer et n'existent que par la lumière. Le procédé n'est pas identique, mais la parenté saute aux yeux car dans les deux cas ce sont des stries qui dissimulent et dévoilent une forme, une image qui se construit dans l'œil du spectateur plutôt que sur le papier. Soixante-deux ans séparent les deux signes et pourtant, Saint-Lazare rejoue à sa façon l'intuition optique d'Excoffon. La filiation inscrit Alpes 2030 dans une histoire graphique française savante : celle des affichistes qui savaient faire beaucoup avec une trame et deux couleurs.



Le prix de l'abstraction
Mais à force de raffinement, l'emblème ne finit-il pas par ressembler à n'importe quelle marque premium de montagne, au point qu'on hésite sur sa nature même ? Les concepteurs d'emblèmes olympiques ne communiquent en principe pas, mais l'identité a fini par être attribuée, puis confirmée, à l'agence parisienne Saint-Lazare (ex-Be-Pôles, au sein du groupe Grand Bureau), retenue après un appel d'offres. Son portfolio dit tout du registre convoqué, entre l'hôtellerie de très haut de gamme du groupe Beaumier et son Fitz Roy de Val Thorens, les skis freeride ZAG et, plus récemment, Millet. Le savoir-faire est indiscutable nous le reconnaissons, mais il accouche d'un signe qui semble plus parler le langage du luxe alpin contemporain plutôt que celui d'une grande fête populaire.
Le contraste avec Excoffon (encore lui) est presque cruel : l'énergie cristalline de Grenoble 1968 appartenait à une époque qui assumait le folklore, la rose, le flocon, la couleur franche. Alpes 2030 est plus lisse, plus transposable, donc moins situé, et l'on peut légitimement se demander à quel territoire précis il appartient vraiment.
Cette indétermination arrange d'ailleurs les organisateurs car le projet a traversé une crise sévère au printemps 2026, quand le nouveau maire de Nice a refusé d'accueillir le hockey à l'Allianz Riviera (bye bye Nice) forçant le comité à rapatrier tout le pôle glace vers la métropole de Lyon, qui se profile aussi pour la cérémonie d'ouverture. Les épreuves s'étalent désormais sur deux régions et une poignée de départements, des Hautes-Alpes à la Savoie jusqu'au Rhône, sans compter le patinage de vitesse expédié à l'étranger faute d'anneau français. Un emblème abstrait offre, dans ce contexte, un avantage commode car il ne doit de compte à aucune ville, aucune vallée, aucun versant. Le nom lui-même a fondu, d'Alpes françaises 2030 à Alpes 2030, officiellement pour n'avoir plus à le traduire, le bleu et le rouge suffisant à évoquer le drapeau. On peut lire dans cette abstraction une vraie finesse diplomatique autant qu'une manière élégante de ne rien trancher au milieu d'un territoire qui se dispute les épreuves.
Nous avons hâte de voir les réalisations à venir et on mesurera la réussite du projet le jour où la lumière touchera vraiment la montagne, sur un stade, un dossard ou une rue en pente.
Crédits photos : Comité Olympique ALPES 2030 / Agence Saint-Lazare / Archives Roger Excoffon