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Une seconde, on calibre les couleurs.

Nouveaux billets en euros : décryptage de la refonte BCE

Depuis la série initiale de 2002, la monnaie de 21 pays n'avait jamais osé poser un visage sur ses billets. Le 23 juillet 2026, la BCE a dévoilé dix maquettes pour la future série, succédant ainsi à l'Europa (dernière série en date) et l'un des deux thèmes retenus pourrait enfin franchir le pas. Derrière le graphisme se rejoue une question aussi ancienne que l'euro, celle de ce que peut représenter l'argent d'un continent qui n'est pas un pays. Entre gestes graphiques singuliers et récits fluviaux, décryptage de ce qui nous attend.

La monnaie qui n'avait jamais osé de visage

Nous avons toutes et tous dans nos portes monnaies des billets sans vraiment en connaître la genèse. Et si l’on vous disait que le pont imprimé au dos de vos billets de 20 euros n'existe pas ? Aucun ingénieur ne l'a construit, aucune rivière ne coule en dessous et c'est précisément ce qu'on lui demandait à l’époque de ça conception : n'appartenir à personne pour représenter toutes les nations

Quand la première série de billets en euros est sortie en 2002, ses concepteurs ont dessiné des architectures volontairement fictives, des fenêtres, des portails et des ponts sans adresse, pour qu'aucune nation ne puisse pointer son patrimoine et crier au favoritisme. La monnaie d'un continent qui n'est pas un pays avait résolu ainsi son problème de représentation en ne représentant rien de réel.

Vingt-quatre ans plus tard, cette règle fondatrice semble toutefois vaciller. Le 23 juillet 2026, la Banque centrale européenne a dévoilé la présélection des nouveaux billets en euros et l'un des deux scénarios encore en lice mettrait, pour la première fois, de vrais visages sur l'argent que huit cents millions de mains manipulent chaque jour. Le geste paraît minuscule à côté d'une décision de taux de la BCE, mais vous l’avez compris, il touche pourtant à une question que la zone euro contournait depuis sa naissance à savoir ce qu'un continent accepte de montrer de lui-même.

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Série précédente de billets

Que montre la BCE réellement ?

Plusieurs médias sont allés trop vite en besogne en titrant sur les « nouveaux billets » mais la BCE n'a pas choisi. Elle a retenu dix propositions graphiques, baptisées sobrement Design A à Design J et les soumet au vote du public jusqu'au 21 septembre 2026. La décision finale du Conseil des gouverneurs est attendue autour de la fin de l'année et rien ne circulera avant plusieurs années, le temps de développer la série, d'y intégrer les dispositifs de sécurité, de tester et de produire. Nous regardons donc un chantier ouvert, pas un résultat imprimé, alors tout reste encore à faire !

Ce dernier a démarré fin 2021, s'est appuyé sur un groupe consultatif réunissant un expert par pays, sur deux sondages menés en 2023 qui ont récolté plus de 365 000 réponses, puis sur un concours de design lancé à l'été 2025. Mille deux cent quarante et une candidatures sont arrivées, vingt-cinq designers ont été retenus pour la phase finale et le jury a présélectionné ces dix pistes. Autant dire que la maquette qui gagnera aura été frottée à un processus autrement plus long qu'un simple appel d'offres, chapeau pour leur force de pugnacité.

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Ensemble des maquettes de futurs billets

Deux thèmes, deux façons de répondre à la même problématique

Tout se joue maintenant entre deux familles de propositions et elles incarnent deux réponses opposées à une question simple : que met-on sur la monnaie d'une Europe qui refuse de se raconter comme une nation ? Pas simple…

Premier thème : « Culture européenne ». Il pose six personnalités au recto des coupures, une par valeur. La cantatrice Maria Callas sur le 5 euros pour les arts vivants, Beethoven sur le 10 pour la musique, Marie Curie sur le 20 pour l'université et l'école, Cervantès sur le 50 pour les bibliothèques, Léonard de Vinci sur le 100 pour les musées, et la pacifiste Bertha von Suttner sur le 200 pour les places publiques. Trois femmes, trois hommes, un équilibre assumé. Au verso, des scènes contemporaines montrent ces lieux vivants, une chorale d'enfants, une salle de lecture, une place arborée. Le choix de Bertha von Suttner mérite qu'on s'y penche tout de même car cette figure moins célèbre du grand public fut la première femme lauréate du prix Nobel de la paix et qu’elle apparaisse sur le plus gros billet est un signal fort.

Second thème : « Fleuves et oiseaux » (spoiler : notre préféré). Il conserve la logique d'abstention de l'euro actuel, aucun visage humain identifiable, mais l'ancre (ou l’encre sans mauvais jeu de mots !) autrement. Chaque recto suit une étape du cours d'un fleuve, de la source de montagne à l'embouchure marine, avec un oiseau associé, du tichodrome au fou de Bassan. Pour nous, c’est le choix évident pour plusieurs raisons : comme évoqué, il ne met en avant aucune nation mais surtout, il parle du vivant et de notre environnement. Il parle ainsi de notre écosystème si important dans lequel nous évoluons et que nous oublions souvent trop, toutes et tous dans notre quotidien. À l’heure de l’urgence climatique extrême dans laquelle nous vivons, cette piqûre de rappel permettra peut-être, à chaque paiement, de s’en souvenir. Au verso apparaissent, cette fois, les institutions de l'Union, le Parlement, la Commission, la BCE elle-même, la Cour de justice. D'un côté, un pari sur la culture partagée, l'idée qu'un compositeur ou une chercheuse rassemblent mieux qu'un drapeau. De l'autre, un pari sur la nature et la mécanique institutionnelle, une Europe qui se dit par ses fleuves et ses traités plutôt que par ses gloires. Deux visions du continent tiennent dans ce choix de coupures.

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Future série billets en euros

Mais Pourquoi donc l'euro s'était interdit les visages ?

La première série, dessinée par l'Autrichien Robert Kalina pour un concours de l'Institut monétaire européen, déroulait un thème baptisé « époques et styles » où le roman, le gothique, la Renaissance et le reste défilaient sous forme de fenêtres, de portails et de ponts. Tout y était générique, inventé, impossible à rattacher à un monument précis. Un billet partagé par des dizaines de pays réglait ainsi sa question la plus explosive, celle de la représentation, en ne représentant personne.

La refonte suivante, la série Europa lancée à partir de 2013 sous la main du designer Reinhold Gerstetter, n'a fait qu'un pas de côté prudent. Elle a glissé dans le filigrane le portrait d'Europe, cette princesse de la mythologie grecque qui a donné son nom au continent, d'après une image tirée d'un vase antique conservé au Louvre. Un visage, donc, mais mythologique, sans nationalité vivante, sans risque de jalousie entre États. Comparez avec la livre sterling et son souverain, avec le dollar et ses présidents, avec la plupart des monnaies du monde qui affichent sans complexe leurs grands Hommes. L'euro, lui, restait la devise majeure qui n'osait aucun visage réel. Le thème « Culture européenne » romprait pour de bon avec cette pudeur.

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Focus billet 20 euros sans visage

Design D et Design G, deux maquettes qui se détachent

Le Design D, côté « Fleuves et oiseaux » et porté par Rudy Guedj et François Girard-Meunier, joue une autre corde. Il pose chaque oiseau dans un paysage abstrait, relie les six coupures par le voyage d'un même fleuve et installe le porteur du billet en position d'observateur, comme un promeneur qui guette. Au verso, les institutions européennes passent par des gestes humains plutôt que par seulement des façades, ce qui réchauffe habilement une matière réputée froide.

Le Design G, côté « Culture européenne » signé Rubio & del Amo and Cruz más Cruz, place la personnalité et son regard au centre, puis cache sa vraie trouvaille dans le geste : en tournant le billet, quatre blocs verticaux composent les lettres E, U, R, O. L'idée est intéressante parce qu'elle fait naître le nom de la monnaie de la manipulation elle-même, ce mouvement machinal qu'on répète mille fois sans y penser.

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Nos coups de cœur

Faire voter les Européens, coup malin ou fausse bonne idée ?

Le réflexe critique du designer est immédiat et nous le connaissons bien pour l'avoir défendu à propos des collectivités. Un vote populaire sur un dessin récompense trop souvent le projet le plus consensuel plutôt que le plus juste, celui qui ne fâche personne au prix de ne dire pas grand-chose. On valorise ainsi souvent le dessin et pas le dessein... L'histoire du design public est pleine de logos élus par référendum et oubliés dans la foulée.

Ici, le vote citoyen n'est pas contraignant mais il pèse comme l'un des ingrédients d'une décision qui intègre aussi le verdict du jury d'experts, une évaluation technique et un sondage mené en parallèle sur un échantillon représentatif. Ce montage hybride évite le piège du concours de popularité pur tout en offrant à des centaines de millions de personnes le sentiment, rare, d'avoir une prise sur l'objet qu'elles utilisent le plus. Reproduire une signature sur un formulaire administratif ne prouve rien, participer au récit d'une monnaie peut créer un attachement réel. La différence tient à ce qu'on fait de l'avis recueilli, et là, au moins, le cadre mis en place par la BCE est honnête.

Ce qu'un billet est autorisé à dire, ou pas

Qu'il gagne des visages ou reste peuplé d'oiseaux, l'euro sortira de vingt-quatre ans de non-dit. On a longtemps présenté son abstraction comme de la neutralité, une sagesse d'ingénieur soucieux de ne froisser aucun État. Choisir de ne montrer personne était pourtant déjà un discours, celui d'un continent qui existe économiquement mais n'ose pas encore de figure commune. Poser Marie Curie ou un martin-pêcheur sur une coupure, c'est accepter de dire quelque chose, avec le risque que cela signifie trop pour les uns et pas assez pour les autres.

Le pont qui n'existe pas avait ce mérite de ne jamais mentir, puisqu'il ne promettait rien. Un vrai visage, lui, engage. Il faudra qu'il tienne sur un distributeur de gare, dans une caisse de supermarché, entre les doigts d'un enfant qui apprend à compter et qu'il continue de dire l'Europe quand la moitié de ceux qui le manipulent ne pensent jamais à elle. La BCE a fait le plus visible, montrer dix pistes et lancer le vote. Le plus difficile commence après, le jour où il faudra choisir ce qu'un demi-milliard de personnes trimballeront dans leur poche sans y penser, et qui parlera d'eux quand même.

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Crédits photos : BCE et Unsplash

Écrit par :

Antoine PUYFAGES

Designer graphique

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